Sandrine Leturcq, professeure documentaliste au lycée Voltaire, Orléans-la-Source (45)

À l’occasion de notre projet Voix du Maghreb (cf. p. 16 de ce numéro), nous avions eu le plaisir d’accueillir l’écrivain Didier Daeninckx toute une journée. Cette rencontre a nourri un échange très riche entre l’écrivain, les élèves et les quelques intervenants présents.

Un élève : Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire Meurtres pour mémoire ?
Didier Daeninckx : Ce qui m’a poussé à écrire Meurtres pour mémoire, c’est une partie de ma vie. J’ai bientôt 62 ans, donc pendant la guerre d’Algérie j’avais entre 9 et 13 ans. Si cette guerre se passait principalement sur le territoire de ce qu’on appelait les départements français, certains épisodes ont marqué la France ; beaucoup de villes ont connu des attentats, des bombes ont été déposées, des gens se sont fait tuer. Une sorte de guerre civile a éclaté entre certains Algériens qui n’étaient pas d’accord entre eux. Ils voulaient l’indépendance, mais pas de la même manière ; il y a eu des centaines de morts dans cette guerre qui opposait ce qu’on appelait le FLN, le Front de Libération National, et le MNA, le Mouvement national algérien. C’était une époque extrêmement tendue, dont j’ai des souvenirs d’enfance marquants. J’habitais – et j’habite toujours – à Aubervilliers, dans une cité, et un soir, deux jeunes en scooter n’ont pas répondu à un ordre de la police qui faisait un barrage ; comme ils sont passés sans s’arrêter ils se sont fait tirer dessus, il y a eu des impacts de balles sur la façade de la maison où j’habitais, et les deux jeunes ont été tués. Ils avaient des cheveux un peu bouclés, ils ont été pris pour des Algériens ; c’étaient deux jeunes Italiens qui ont été tués en bas de chez moi. Une autre fois j’étais place de la mairie avec ma mère : on attend le bus, il y a un Algérien qui, dans mon souvenir, était un vieux (peut-être qu’en réalité il avait 30 ou 40 ans) ; il est arrêté par des policiers municipaux qui lui font ouvrir sa valise, puis lui font retirer sa ceinture, si bien que son pantalon tombe : c’est d’une très grande violence quand vous voyez un adulte ainsi déshabillé et d’une certaine manière humilié dans la rue…

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